01Inshallah et théologie du temps
En arabe, toute affirmation concernant un événement futur s'accompagne traditionnellement de « inshallah » (إن شاء الله, « si Dieu le veut »). Cet usage est directement enraciné dans le Coran, sourate Al-Kahf, versets 23-24 : « Et ne dis jamais, à propos d'une chose : "Je ferai cela demain", sans ajouter : "Si Dieu le veut" ». Il ne s'agit donc pas d'une clause de sortie improvisée mais d'une prescription religieuse explicite, observée depuis quatorze siècles dans l'ensemble du monde arabophone. Dire « je serai là à 20h inshallah » soumet l'engagement pris à une réserve théologique : l'avenir n'est jamais entièrement entre les mains humaines.
02Le malentendu professionnel
Pour un interlocuteur occidental habitué à un temps monochrone où une date est un engagement ferme, « inshallah » est souvent entendu comme une esquive polie ou un refus déguisé. La recherche universitaire nuance nettement cette lecture. Alon et Brett (2007) montrent, à partir d'une étude comparative des styles de négociation, que les négociateurs du monde arabo-musulman traitent le temps différemment des négociateurs occidentaux : le passé y sert souvent de référence plus fiable que les promesses sur l'avenir, et les tactiques de report ou d'attente y sont plus fréquentes sans que cela signifie une absence d'intention. Une étude de terrain menée auprès de salariés saoudiens rapatriés (Aldossari, Robertson & Chaudhry, 2023) éclaire ce malentendu autrement : dans un contexte où une promesse rompue déshonore la personne, sa famille et sa tribu (Al-Rasheed, 2013), les managers saoudiens évitent précisément de formuler des promesses explicites — « le manager évite toute promesse […] votre manager ne promettra jamais rien, car cela va à l'encontre des normes ». Ce que l'Occidental prend pour une esquive n'est donc pas un désengagement : c'est un régime où l'on ne s'engage pas explicitement parce que l'engagement coûte trop cher à l'honneur. Réduire l'absence de promesse ferme à une paresse ou à une évasion est donc, comme l'ignorer complètement, une lecture erronée.
03Genèse religieuse et coranique
L'injonction coranique (18:23-24) s'inscrit dans le cadre théologique plus large du qadar (القدر, décret divin) : la conviction que rien n'advient sans la volonté de Dieu, tout en laissant place à l'agentivité humaine — un équilibre débattu au sein même de la théologie islamique depuis les premiers siècles de l'islam. « Inshallah » en est l'expression linguistique la plus courante et la plus routinisée, employée y compris par des locuteurs peu pratiquants pour qui l'expression relève désormais autant de la politesse langagière que de la profession de foi.
04Incidents documentés
Aucun incident commercial ou diplomatique précisément daté, nommé et sourcé de façon indépendante n'a été trouvé pour cette fiche malgré une recherche dédiée (les deux incidents cités par la version précédente — un contrat Airbus dans les années 2000, des négociations UE-Liban dans les années 2010 — n'ont laissé aucune trace vérifiable). Le phénomène est documenté par la littérature académique (Alon & Brett, 2007 ; Aldossari et al., 2023) comme une source de friction récurrente dans les négociations et les relations de travail, plutôt que par des cas individuels isolés.
05Recommandations pratiques
- À faire : accepter explicitement que « à 20h inshallah » signifie « autour de 20h si les circonstances le permettent » ; utiliser des contrats avec clauses de force majeure larges.
- À ne jamais faire : traiter « inshallah » comme un stratagème d'évitement total ; pénaliser un partenaire arabe pour un retard qualifié d'« acte de Dieu » ; présumer qu'aucun engagement réel n'existe derrière l'expression.
- Alternatives : préciser par écrit (« nous prévoyons la livraison le [date], sauf circonstance imprévue ») ; employer un médiateur culturel pour les négociations critiques.
Géographie du malentendu
Neutre
- egypt
- saudi-arabia
- uae
- qatar
- kuwait
- bahrain
- oman
- lebanon
- syria
- jordan
- iraq
- morocco
- algeria
- tunisia
- libya
Origine historique
Fondement coranique (sourate Al-Kahf, versets 23-24) : injonction d'accompagner toute promesse temporelle d'« inshallah ». Convention linguistique et théologique attestée depuis quatorze siècles dans le monde arabophone ; documentée en contexte professionnel contemporain par la recherche en négociation interculturelle (Alon & Brett, 2007) et par une étude de terrain sur l'évitement de la promesse explicite en contexte d'honneur tribal saoudien (Aldossari et al., 2023).
Recommandations pratiques
À faire
- - Accepter explicitement que « inshallah » qualifié toute promesse temporelle arabe. - Utiliser des contrats avec clauses de force majeure larges. - Employer un médiateur culturel pour les négociations critiques. - Interpréter les délais comme soumis à des circonstances imprévisibles.
À éviter
- - Ne pas traiter « inshallah » comme stratagème d'évitement. - Ne pas pénaliser un partenaire arabe pour retards qualifiés d'« acte de Dieu ». - Ne pas imposer une rigidité temporelle occidentale à négociations arabes. - Ne pas confondre inshallah avec manque de professionnalisme.
Alternatives neutres
Préciser par écrit (« we expect delivery on [date] unless unforeseen circumstances ») ; fixer des jalons internes plutôt que des dates externes.