01L'acte et sa signification attendue
Dire à une collègue « cette couleur vous va très bien » ou « vous êtes très élégante aujourd'hui » se veut, dans l'esprit de celui qui parle, une attention bienveillante : un lubrifiant social, parfois une galanterie héritée. La pragmatique linguistique a montré que le compliment est tout sauf universel dans ses usages : Nessa Wolfson, analysant un vaste corpus américain (« An Empirically Based Analysis of Complimenting in American English », 1983), décrit des compliments très formulaïques dont la fonction première est de créer ou d'entretenir la solidarité ; Robert Herbert (Multilingua, 1991) montre par contraste que les compliments anglophones portent volontiers sur l'apparence et les qualités personnelles là où les compliments polonais visent plutôt les possessions. En Italie, le complimento relève d'un rituel conversationnel étudié pour lui-même (Giovanna Alfonzetti, I complimenti nella conversazione, 2009 — présenté par son éditeur comme le premier ouvrage linguistique consacré aux compliments italiens, sur corpus de parole spontanée) : complimenter l'apparence d'une collègue y reste, dans bien des contextes, une banalité relationnelle.
02Où ça dérape : géographie du malentendu
Aux États-Unis, la même phrase atterrit dans un champ juridiquement et socialement chargé. Le plancher légal est plus permissif qu'on ne le croit : la page officielle de l'EEOC précise que la loi n'interdit pas « simple teasing, offhand comments, or isolated incidents that are not very serious » — un compliment isolé n'est pas illégal. Le harcèlement n'est constitué que lorsque les faits sont suffisamment graves ou répétés pour créer un environnement de travail hostile : c'est l'apport de l'arrêt Meritor Savings Bank v. Vinson (Cour suprême, 19 juin 1986), qui consacre le « hostile environment » et juge que le critère est le caractère non désiré (« unwelcome ») du comportement, puis de Harris v. Forklift Systems (9 novembre 1993, opinion O'Connor, unanime) : nul besoin de prouver un préjudice psychologique. Mais la norme professionnelle américaine est bien plus stricte que ce plancher, surtout depuis #MeToo : dans l'enquête Ipsos pour NPR (janvier 2018, 1 130 adultes), 15 % seulement des répondants jugent approprié qu'un homme commente l'apparence d'une collègue — alors que 72 % disent en avoir été témoins. Le malentendu avec l'Europe du Sud ne tient pas à un vide juridique italien : l'article 26 du Codice delle pari opportunità (d.lgs. n. 198 du 11 avril 2006) définit les molestie sessuali dans les mêmes termes que le droit de l'Union (directive 2002/73/CE du 23 septembre 2002, refondue par la directive 2006/54/CE). Ce qui diffère, ce sont les seuils sociaux de banalité — pas les définitions légales, largement convergentes.
03Genèse historique
La trajectoire américaine est d'abord juridique. Le Title VII du Civil Rights Act, signé par Lyndon B. Johnson le 2 juillet 1964, interdit la discrimination en emploi fondée sur le sexe et crée l'EEOC. Les guidelines de l'EEOC de 1980 (29 CFR 1604.11, forme finale publiée en novembre 1980) font entrer la « conduite verbale de nature sexuelle » dans la définition du harcèlement. La Cour suprême consacre l'environnement hostile en 1986 (Meritor), puis abaisse le seuil de preuve en 1993 (Harris). Le mouvement #MeToo transforme ensuite la norme sociale : l'expression « Me Too » est portée par Tarana Burke dès 2006 sur Myspace (le concept remonte chez elle à 1997) ; l'enquête du New York Times sur Harvey Weinstein (Jodi Kantor et Megan Twohey, 5 octobre 2017) puis le tweet d'Alyssa Milano (15 octobre 2017 : « If you've been sexually harassed or assaulted write 'me too' as a reply to this tweet ») mondialisent le mot-dièse en quelques jours. La psychologie sociale éclaire le fond : Glick et Fiske (Journal of Personality and Social Psychology, 1996) montrent avec l'Ambivalent Sexism Inventory que le sexisme peut prendre une forme « bienveillante », protectrice et flatteuse en surface ; la recherche récente interroge directement, dans ce sillage, la réception des compliments d'apparence au travail (Kahalon et al., Journal of Applied Social Psychology, 2022).
04Incidents documentés
Le cas d'école implique le président des États-Unis. Le 4 avril 2013, lors d'une levée de fonds démocrate à Atherton (Californie), Barack Obama présente Kamala Harris, alors attorney general de Californie, en louant d'abord sa compétence — puis ajoute : « She also happens to be by far the best-looking attorney general in the country ». Tollé immédiat ; dès le lendemain, la Maison-Blanche annonce qu'Obama lui a téléphoné pour s'excuser. L'épisode illustre la règle américaine implicite : même flatteur, même précédé d'éloges professionnels, le commentaire d'apparence est perçu comme minant la crédibilité professionnelle de la personne visée. Le balancier a un coût documenté : l'enquête LeanIn.Org/SurveyMonkey publiée en mai 2019 (5 182 adultes en emploi) mesure que 60 % des managers hommes se disent mal à l'aise pour partager des activités professionnelles courantes avec des femmes — mentorat, tête-à-tête, moments de convivialité — contre 46 % un an plus tôt ; 36 % disent avoir évité de mentorer ou de côtoyer une femme par crainte pour leur image.
05Recommandations pratiques
En contexte professionnel américain, complimenter le travail, l'expertise ou une réalisation précise plutôt que le physique ; le test de symétrie est un bon garde-fou (feriez-vous exactement le même compliment, sur le même ton, à un collègue homme ?). Ne pas confondre plancher légal et norme d'entreprise : les politiques internes sont souvent plus strictes que la loi, et c'est la répétition d'un propos resté sans écho qui fait basculer vers l'environnement hostile au sens de la jurisprudence. En sens inverse, dans un contexte italien ou latin, recevoir un compliment d'apparence comme un rituel de convivialité sans y lire automatiquement une avance — tout en sachant que les milieux professionnels internationaux convergent vers la norme la plus prudente.
Géographie du malentendu
Offensif
- usa
Neutre
- italy
Origine historique
Le compliment d'apparence au travail se joue sur deux plans : la pragmatique du compliment (Wolfson 1983 pour l'anglais américain, Herbert 1991 en contraste, Alfonzetti 2009 pour l'italien) et la construction juridique américaine du harcèlement — Title VII signé le 2 juillet 1964, guidelines EEOC 1980 (29 CFR 1604.11), Meritor v. Vinson (19 juin 1986), Harris v. Forklift (9 novembre 1993) — radicalisée socialement par #MeToo (octobre 2017). Les définitions légales européennes (directive 2002/73/CE, art. 26 d.lgs. italien 198/2006) sont convergentes : ce sont les seuils sociaux qui divergent.
Incidents documentés
- 2013 — Lors d'une levée de fonds démocrate, Barack Obama loue la compétence de Kamala Harris puis ajoute : « She also happens to be by far the best-looking attorney general in the country ». Tollé national immédiat ; dès le lendemain, la Maison-Blanche annonce qu'Obama lui a téléphoné pour s'excuser. Le compliment d'apparence, même flatteur et précédé d'éloges professionnels, est jugé miner la crédibilité de la personne visée. (Washington Post, 4 avril 2013 ; ABC News, 4 avril 2013 ; NPR, 5 avril 2013 (annonce de l'excuse) ; transcript via The Week.)
- 2019 — Publication d'une enquête (5 182 adultes en emploi, terrain février-mars 2019) : 60 % des managers hommes se disent mal à l'aise pour partager des activités professionnelles courantes avec des femmes (mentorat, tête-à-tête, moments de convivialité), contre 46 % un an plus tôt — l'effet de balancier post-#MeToo touche jusqu'aux interactions les plus banales. (LeanIn.Org / SurveyMonkey, « Sexual harassment backlash survey », 2019 ; CNBC et Washington Post, 17 mai 2019.)
Recommandations pratiques
À faire
- Aux États-Unis, complimenter le travail, l'expertise ou une réalisation précise plutôt que le physique.
- Appliquer le test de symétrie : feriez-vous exactement le même compliment, sur le même ton, à un collègue homme ?
- Dans un contexte italien ou latin, recevoir un compliment d'apparence comme un rituel de convivialité, sans y lire automatiquement une avance.
À éviter
- Ne pas commenter le corps, la tenue ou le physique d'une collègue en contexte professionnel américain, même sur le mode du compliment : la réception prime l'intention.
- Ne pas confondre plancher légal et norme professionnelle : un compliment isolé n'est pas illégal aux États-Unis (EEOC), mais la norme d'entreprise est souvent bien plus stricte.
- Ne pas répéter un compliment d'apparence resté sans écho : la répétition est précisément ce qui fait basculer vers l'environnement hostile au sens de la jurisprudence Meritor/Harris.
Alternatives neutres
- Complimenter une réalisation professionnelle datée et précise (dossier, présentation, négociation réussie).
- En cas de doute, s'abstenir : l'absence de compliment d'apparence n'est jamais une faute professionnelle.
- Pour les managers : cadrer les usages par une politique interne claire plutôt que par l'improvisation individuelle.