01La formule et sa signification attendue
« How are you? » (« comment allez-vous ? ») est, en anglais américain, une salutation bien plus qu'une question. La linguistique la classe dans la « communion phatique », concept forgé en 1923 par l'anthropologue Bronisław Malinowski dans son essai « The Problem of Meaning in Primitive Languages » (supplément au Meaning of Meaning d'Ogden et Richards) : des paroles dont la fonction première est de créer et d'entretenir le lien social, non de transmettre une information. Posée en passant, souvent sans pause, la question appelle une réponse brève et positive — « Good », « Fine, thanks » — éventuellement suivie d'un « How are you? » en retour. Le sociologue Harvey Sacks, fondateur de l'analyse de conversation, a consacré à ce rituel un article au titre resté célèbre, « Everyone Has to Lie » (1975) : face à un simple contact ou une connaissance, répondre autre chose que « fine » revient à ouvrir un récit de tracas que l'interlocuteur n'a pas sollicité — le « mensonge » poli fait partie de la grammaire sociale de l'échange, et qui répond littéralement à une question cérémonielle passe, selon sa formule, pour un raseur. Emanuel Schegloff a montré de son côté que les séquences « howaryou » des ouvertures téléphoniques américaines forment une routine dont l'accomplissement exige un réglage interactionnel précis (« The Routine as Achievement », 1986).
02Géographie du malentendu
Le malentendu naît quand un locuteur venu d'une culture où la question sur l'état de la personne appelle une réponse sincère prend la formule au pied de la lettre. Le cas russe est le mieux documenté : dans une tribune du New York Times (20 janvier 2014), l'écrivaine et musicienne américaine Alina Simone rapporte le mot de son amie moscovite Galina — quand un Américain lui pose la question, « c'est comme un mur de glace qui s'abat entre nous » (« a wall of ice crashing down between us ») — et raconte que sa propre grand-mère répondait d'un invariable « Terrible ». En russe, « Как дела? » entre proches ouvre une vraie conversation sur l'état des choses ; la version américaine y est reçue comme une fausse promesse d'intérêt. Le décalage joue dans les deux sens : l'étranger qui détaille sa santé passe pour envahissant, l'Américain qui n'écoute pas la réponse passe pour superficiel ou hypocrite. La recherche invite toutefois à la nuance : Coupland, Coupland et Robinson (1992) montrent que la frontière entre usage phatique et question authentique se négocie en contexte — dans leurs corpus d'entretiens médicaux avec des personnes âgées, le « how are you? » d'ouverture reçoit fréquemment des réponses littérales, y compris entre anglophones ; et Alessandro Duranti (1997) rappelle que les salutations ne sont pas partout vides de contenu propositionnel. Ce n'est donc pas « les Américains contre le reste du monde », mais un réglage par défaut différent du même outil conversationnel.
03Genèse historique
La tournure interrogeant sur l'état d'autrui via le verbe « do » (« prospérer, se porter ») est attestée dès le moyen anglais ; le site de référence The Phrase Finder relève l'association avec la santé dans les Paston Letters (1463). Selon le blog linguistique Grammarphobia (fondé sur l'OED), la première occurrence connue de « How do you do? » figure chez Thomas Middleton, No Wit, No Help Like a Woman's (v. 1611), et « How are you? » apparaît chez le même Middleton dans Women, Beware Women (v. 1621) : « How are you now, sir? ». « How do you do » ne se généralise comme salutation qu'au XVIIIe siècle. En 1922, Emily Post codifie l'usage mondain dans Etiquette : lors d'une présentation, la bonne société échange « How do you do? » sans y répondre littéralement. Le « howdy » américain est issu de cette même famille — abréviation de « how do you do » selon l'hypothèse usuelle, ou directement de l'ancien « how d'ye » selon The Phrase Finder. Le récit d'une « automatisation » de la formule au XIXe siècle industriel, que l'on rencontre parfois, n'est pas documenté par les sources consultées : l'usage cérémoniel de la famille « how do you do / how are you » est ancien, et c'est sa lecture littérale qui constitue l'exception.
04Incidents documentés
Aucun incident diplomatique lié à la formule n'est documenté dans la presse de référence — le malentendu vit dans les témoignages d'expatriation et la littérature pragmatique. Le cas public le plus net reste la tribune d'Alina Simone « The "How Are You?" Culture Clash » (The New York Times, 20 janvier 2014), qui a déclenché un afflux de réponses de lecteurs du monde entier écrivant à l'autrice… pour lui dire comment ils allaient. Sur le versant théorique, la publication de l'essai de Malinowski (1923) et l'article de Sacks (1975) constituent les jalons datés de la description du phénomène.
05Recommandations pratiques
À faire :
- Répondre bref et positif (« Good, thanks! », « Fine! »), puis renvoyer la question : « And you? »
- Traiter la formule comme un équivalent de « bonjour » : y répondre, c'est la reconnaître, pas informer.
- Si un Américain veut une vraie réponse, il le signale (pause, regard, « No, really — how are you? ») : c'est à ce signal qu'on peut développer.
À éviter :
- Détailler sa santé ou ses émotions avec un simple contact ou en croisant un collègue.
- Y voir de l'hypocrisie : le rituel décrit par Sacks est une convention partagée, pas une tromperie individuelle.
- Corriger l'interlocuteur ou lui reprocher de ne pas attendre la réponse.
Geografía de la incomprensión
Neutro
- usa
- canada
Incidentes documentados
- 2014 — Tribune « The "How Are You?" Culture Clash » : Simone documente la collision entre le « How are you? » phatique américain et sa lecture littérale russe — « c'est comme un mur de glace qui s'abat entre nous », dit son amie Galina du rituel américain ; sa grand-mère répondait d'un invariable « Terrible ». La tribune déclenche un afflux de réponses de lecteurs du monde entier écrivant à l'autrice pour lui dire comment ils allaient. (Simone, « The "How Are You?" Culture Clash », The New York Times, 20 janvier 2014.)
- 1923 — Publication de « The Problem of Meaning in Primitive Languages » en supplément du Meaning of Meaning d'Ogden et Richards : Malinowski y forge le terme « communion phatique » pour décrire les paroles de pur lien social — salutations, questions sur la santé, remarques sur le temps — cadre théorique dans lequel le « How are you? » américain est décrit depuis. (Malinowski 1923, supplément I au Meaning of Meaning, Kegan Paul.)
- 1975 — Publication de « Everyone Has to Lie » : Sacks y analyse le pas « how are you » des salutations américaines et montre que répondre « fine » quand tout ne va pas bien est un mensonge rituel socialement requis — répondre littéralement à la question cérémonielle fait de vous un raseur. (Sacks, dans Sanches et Blount (dir.), Sociocultural Dimensions of Language Use, Academic Press, 1975, p. 57-80.)
Recomendaciones prácticas
Para hacer
- Répondre bref et positif (« Good, thanks! »), puis renvoyer : « And you? »
- Traiter la formule comme un équivalent de « bonjour », pas comme une enquête sur votre état.
- Développer seulement si l'interlocuteur marque une pause et signale une vraie question (« No, really… »).
Qué evitar
- Détailler sa santé ou ses émotions en réponse à un « How are you? » de passage.
- Interpréter la formule comme de l'hypocrisie : c'est une convention rituelle partagée (Sacks 1975).
- Attendre que l'Américain pose des questions de suivi, ou le lui reprocher.
Alternativas neutras
- « How's it going? » / « How are you doing? » — variantes phatiques équivalentes.
- « What's up? » — registre très informel, réponse attendue « Not much ».
- « How do you do? » — registre formel de présentation (vieilli), auquel on répond… « How do you do? »