Une langue, pas un code universel
On imagine souvent que « la langue des signes » serait une, et que compter sur ses doigts se lirait partout pareil. C'est doublement faux. Les langues des signes sont nées indépendamment les unes des autres, à travers le monde, et il n'en existe aucune qui soit universelle. Les chiffres n'y échappent pas : chaque langue signée a ses propres formes pour un, deux, trois, apprises comme le reste de son vocabulaire. Deux personnes sourdes venues de pays différents peuvent très bien ne pas se comprendre — y compris sur un simple nombre.
De l'ASL à la BSL : deux familles étrangères
Le cas de l'anglais l'illustre parfaitement. La langue des signes américaine (ASL) et la langue des signes britannique (BSL) servent deux pays qui parlent la même langue orale — et pourtant elles n'ont aucune parenté. L'ASL s'est formée à partir de 1817, à l'école pour sourds de Hartford, autour de l'enseignant sourd Laurent Clerc venu de Paris : elle descend en grande partie de la langue des signes française, à laquelle elle doit encore une large part de son lexique. La BSL, elle, appartient à une famille distincte (dite BANZSL, avec les langues des signes australienne et néo-zélandaise), sans lien historique avec l'ASL. Une comparaison lexicale de référence (McKee et Kennedy, 2000) attribue aux deux langues environ 31 % de signes identiques et 44 % de signes apparentés seulement : elles sont largement inintelligibles entre elles.
Compter n'est pas pareil des deux côtés de l'Atlantique
Les chiffres portent la marque de cette séparation. En ASL, les nombres de un à cinq se font paume tournée vers soi, puis de six à neuf le pouce vient toucher un doigt (l'auriculaire pour six, l'annulaire pour sept, et ainsi de suite), paume vers l'avant ; dix est un poing, pouce levé, que l'on secoue. En BSL, les nombres de zéro à cinq sont à peu près uniformes — un se fait d'ailleurs, comme en ASL, avec l'index levé —, mais les formes divergent ensuite et ne se calquent pas sur celles de l'ASL. Un même geste, d'un système à l'autre, ne vaut pas le même nombre.
À l'intérieur même de la BSL : le nord et le sud
La variation ne s'arrête pas aux frontières nationales. La BSL est elle-même régionale : pour les chiffres de six à neuf, les variantes du nord du Royaume-Uni comptent à partir de l'auriculaire, tandis que celles du sud, dont Londres, partent du pouce. Le neuf se signe même en tournant la main sur le côté, pour ne pas être confondu avec le quatre ; et pour les jeunes enfants, on emploie souvent des formes à deux mains. Le projet de corpus de la BSL a documenté cette diversité auprès de 249 signeurs de huit villes britanniques — preuve qu'un seul pays peut abriter plusieurs manières de montrer le même nombre.
Le malentendu : « la langue des signes est universelle »
L'erreur la plus répandue est de croire à une langue des signes mondiale, chiffres inclus. Elle vient de loin : le nombre paraît si concret qu'on l'imagine transparent. Mais l'ASL « trois » se fait pouce, index et majeur — la configuration même qui, chez les entendants du continent européen, sert de test d'appartenance (voir la fiche sur le comptage de trois) —, et rien ne garantit qu'un signeur britannique la lira comme un trois. Il n'existe pas de standard mondial ; tout au plus un « Sign international », pidgin de contact au vocabulaire limité, employé dans les congrès et les compétitions sportives sourdes. Le recours le plus sûr entre signeurs de pays différents reste d'épeler ou d'écrire le nombre, plutôt que de supposer qu'un geste se comprend de lui-même.
Géographie du malentendu
Neutre
- united-states
- united-kingdom
Origine historique
Les langues des signes sont nées indépendamment les unes des autres : il n'existe pas de langue des signes universelle. L'ASL américaine descend en grande partie de la langue des signes française (école de Hartford, 1817, avec Laurent Clerc), tandis que la BSL britannique appartient à une famille distincte (BANZSL) sans parenté avec l'ASL ; les deux sont largement inintelligibles entre elles, chiffres compris.
Recommandations pratiques
À faire
- Se souvenir qu'un chiffre signé appartient à une langue des signes précise et n'a pas de forme universelle.
- En cas de doute entre signeurs de langues différentes, épeler ou écrire le nombre plutôt que de le signer.
À éviter
- Ne pas supposer que « la langue des signes est universelle » : l'ASL et la BSL ne se comprennent pas, y compris pour les nombres.
- Ne pas croire qu'un même geste vaut le même chiffre : la BSL forme les 6 à 9 différemment selon le nord ou le sud du Royaume-Uni.
Alternatives neutres
- Entre signeurs de pays différents, l'épellation digitale des chiffres, l'écrit ou le Sign international (un pidgin de contact) servent de recours.
- Dans un cadre bilingue, apprendre les formes de chiffres de la langue des signes locale plutôt que d'y projeter les siennes.