Compter avec tout le corps
Chez les Oksapmin, dans les hautes terres de la province de Sandaun (Sepik occidental), en Papouasie-Nouvelle-Guinée, on ne compte pas sur les seuls doigts : on compte sur le corps entier. Le décompte part du pouce d'une main, remonte les doigts, le poignet, l'avant-bras, le coude, le bras, l'épaule, le cou, l'oreille et l'œil, atteint le nez — quatorzième position et exact milieu du parcours — puis redescend symétriquement de l'autre côté jusqu'au petit doigt de la main opposée, qui vaut vingt-sept. Vingt-sept parties du corps, vingt-sept nombres. Arrivé au bout, on lève les poings en s'exclamant « tit fu ! », signalant que tout le corps a été parcouru.
Ce système a été décrit et suivi sur plusieurs décennies par le psychologue Geoffrey Saxe, dont les séjours de terrain (1978, 1980, 2001, puis un retour en 2014) en font l'une des numérations corporelles les mieux étudiées.
Le nombre est une partie du corps
La particularité déroutante tient à ceci : le mot du nombre est le mot de la partie du corps. Pour dire « douze », on désigne l'oreille — la douzième position — et l'on prononce le mot qui veut dire oreille (nata). Rien, dans le geste ou le mot, ne distingue à coup sûr « nommer une oreille » de « compter jusqu'à douze » : seul le contexte tranche. C'est là que naît le malentendu interculturel. Un observateur étranger voit quelqu'un se toucher l'avant-bras ou l'oreille et n'y lit rien de numérique. Le sens de parcours n'aide pas non plus : commencer par la main droite ou par la gauche est indifférent, aucune convention ne fixe le point de départ.
Un compte sans calcul
Traditionnellement, ce système servait à énumérer — à dénombrer des choses, à ordonner une série — mais pas à calculer. Rien n'indique que les Oksapmin aient pratiqué l'arithmétique avant le contact : additionner ou soustraire n'était pas ce à quoi le corps servait. Le comptage corporel dénombrait le monde ; il ne le manipulait pas. Cette absence n'est pas une lacune mais une autre économie de la pensée : on n'a pas besoin d'additionner tant que l'on troque et que l'on partage sans monnaie ni prix.
Quand la monnaie a changé le compte
L'introduction de la monnaie nationale — le kina et sa subdivision, le toea, mis en circulation en 1975 — et l'essor des échoppes de brousse ont bouleversé cet usage. Confrontés à rendre la monnaie et à additionner des pièces, certains Oksapmin ont greffé de nouvelles fonctions arithmétiques sur le corps. Saxe rapporte l'exemple d'un boutiquier représentant un kina soixante toea comme le nombre seize, réparti en deux moitiés de corps : l'épaule (dix) d'un côté, le poignet (six) de l'autre. Le mot fu lui-même a glissé de sens : d'un quantificateur intensif signifiant « un groupe complet, en abondance », il en est venu à signifier « le double d'une valeur ». L'analyse de plus de trois cents transactions de boutique a montré que les aînés s'en tenaient aux pratiques corporelles indigènes, tandis que les plus jeunes, surtout scolarisés, basculaient vers les quantificateurs du tok pisin. Le compte suit l'économie qui le porte.
Un cycle, pas une base
On lit souvent que les Oksapmin comptent « en base vingt-sept ». La formule est commode mais inexacte : les typologues y voient un décompte corporel qui n'a pas de base arithmétique au sens propre — il ne regroupe pas les nombres en paquets réutilisables, il enchaîne des positions. C'est l'un des nombreux systèmes de ce type recensés à travers la Nouvelle-Guinée, où la taille du cycle varie d'une langue à l'autre. Loin d'être une curiosité isolée, la numération oksapmin illustre une famille entière de manières de compter que le corps, et non les seuls doigts, sert de support — et que l'œil occidental, habitué aux dix chiffres, ne sait pas lire.
Géographie du malentendu
Neutre
- papua-new-guinea
Non documenté
- western-europe
Origine historique
Décrit et suivi par le psychologue Geoffrey Saxe depuis 1978, le comptage corporel oksapmin parcourt vingt-sept parties du corps, du pouce au nez (quatorze) puis au petit doigt opposé (vingt-sept). Traditionnellement voué au dénombrement et non au calcul, il a développé des fonctions arithmétiques avec l'arrivée de la monnaie et des échoppes, le mot fu passant de « groupe complet » à « double ».
Recommandations pratiques
À faire
- Se rappeler que, chez les Oksapmin, désigner une partie du corps peut être un nombre : le contexte seul distingue compter de nommer.
- Traiter cette numération comme un savoir vivant et documenté (travaux de Geoffrey Saxe sur plusieurs décennies), non comme une curiosité folklorique.
À éviter
- Ne pas décrire le système comme une « base vingt-sept » : les typologues y voient un décompte corporel sans base arithmétique au sens propre.
- Ne pas confondre les années de terrain (1978, 1980, 2001, 2014) avec les années de publication ; et retenir avec Saxe que la fin du parcours est le petit doigt de la main opposée (non le pouce).
Alternatives neutres
- En situation d'échange, verbaliser le nombre en tok pisin ou l'écrire en chiffres.
- Utiliser la monnaie ou une calculatrice pour un calcul, le système corporel étant traditionnellement un dénombrement, non un outil de calcul.