Des gants blancs qui parlent chiffres
Sur les hippodromes britanniques, avant l'ère des écrans, un homme se tenait à l'écart, agitait ses bras à toute vitesse et touchait tour à tour son oreille, son coude, son épaule, le sommet de sa tête. Ses mains, gantées de blanc pour être vues de loin, ne saluaient personne : elles transmettaient les cotes des chevaux d'un bookmaker à l'autre, à travers le champ de paris. C'est le tic-tac — un code visuel de gestes du bras et de la main qui permettait aux « tic-tac men » d'aligner les cotes en temps réel, et de signaler d'un bout à l'autre du ring qu'un gros pari venait d'être pris. Pour le profane, la scène était illisible ; en 1911, l'Illustrated London News la présentait déjà au grand public comme un envoi de « messages sans fil ».
Le code des cotes
Le tic-tac ne compte pas des nombres nus mais des cotes, et il emprunte largement à l'argot rimé londonien. Toucher le poignet vaut 5 contre 4 ; l'oreille, 6 contre 4 ; l'épaule, 7 contre 4 ; le sommet de la tête, 9 contre 4. Trois doigts levés, c'est « carpet », 3 contre 1 ; les bras croisés, mains à plat sur la poitrine, « double carpet », 33 contre 1. « Bottle » désigne le 2 contre 1, « tips » le 11 contre 10, « cockle » (de « cock and hen », dix) le 10 contre 1, « Burlington Bertie » — du nom d'une chanson de music-hall — le 100 contre 30. Le geste variait parfois d'une région à l'autre : le 6 contre 4 se marquait à l'oreille dans le sud de l'Angleterre, mais au coude dans le nord. Une couche de chiffrement s'ajoutait au besoin : la « twist card », un carton où les numéros des partants étaient brouillés, si bien qu'une cote affichée pour le cheval nº 1 se rapportait en réalité à un autre — de quoi travailler le même ring sans offrir ses prix aux rivaux.
D'où vient le tic-tac ?
L'origine du tic-tac tient plus du folklore que de l'histoire établie. Le récit le plus répété fait remonter son invention aux frères Adamson, vers 1888 — mais il repose sur une seule source : un entretien rétrospectif de Charles Adamson paru dans Reynolds's News le 28 mars 1937, où le bookmaker retraité, près d'un demi-siècle après les faits, s'en attribuait la paternité avec son frère. Aucun document d'époque ne corrobore cette date. La plus ancienne attestation imprimée du mot « tic-tac » au sens de signalisation ne vient d'ailleurs pas d'Angleterre mais d'Australie — le Sunday Times de Perth, le 9 août 1903 — ce qui suggère un usage déjà diffus dans le monde hippique anglophone, difficile à réduire à deux inventeurs. Le mot lui-même est onomatopéique : « tick-tack », le bruit d'un tapotement léger ou d'une horloge.
La lente extinction
La technique a été tuée par ses propres progrès. Dès les années 1960, des reportages d'actualités montraient des tic-tac men passer au talkie-walkie ; vinrent ensuite les radios, les ordinateurs de champ, l'internet et les bourses de paris, qui rendirent la transmission gestuelle inutile. En 1999, un ouvrage de référence ne recensait plus que trois praticiens en activité, tous dans le sud de l'Angleterre. L'épitaphe officielle date de 2015 : constatant la disparition des tic-tacs des hippodromes, la Commission des jeux britannique jugea que l'obligation de licence pour ce métier n'avait plus d'objet, aucun intermédiaire de ce type n'étant plus recensé en activité.
Un code devenu curiosité
Le tic-tac survit surtout comme image : celle du chroniqueur hippique John McCririck reproduisant les gestes à l'antenne, sur Channel 4, pour expliquer aux téléspectateurs le mouvement des cotes. Le malentendu qu'il incarnait était sa raison d'être : un langage fait pour n'être lu que par les initiés d'un métier, indéchiffrable pour la foule qui l'entourait. Là où le passant voyait un homme gesticuler dans le vide, se jouait un marché chiffré complet — la preuve, s'il en fallait, qu'une main peut porter tout un code sans que personne, autour, n'en soupçonne le sens.
Géographie du malentendu
Neutre
- united-kingdom
Non documenté
- ireland
- western-europe
Origine historique
Le tic-tac, code de gestes des bookmakers pour relayer les cotes sur les hippodromes britanniques, est attesté par écrit dès 1903 (en Australie). Son invention est traditionnellement prêtée aux frères Adamson vers 1888, mais cette date ne repose que sur un entretien rétrospectif de 1937. La technique s'est éteinte avec les radios, l'informatique et les paris en ligne, sa licence étant abolie en 2015.
Recommandations pratiques
À faire
- Traiter le tic-tac comme un code professionnel disparu, non comme un folklore vague : chaque geste renvoyait à une cote précise, dans un argot rimé documenté.
- Distinguer l'origine attestée (le mot est imprimé dès 1903) du récit d'invention par les frères Adamson, qui ne repose que sur un seul entretien tardif.
À éviter
- Ne pas présenter l'invention du tic-tac par les frères Adamson en 1888 comme un fait : c'est une revendication rétrospective de 1937, non corroborée par un document d'époque.
- Ne pas confondre la twist card (numéros des partants brouillés sur un carton) avec un geste : c'est une couche de chiffrement distincte du code des cotes.
Alternatives neutres
- Aujourd'hui, les cotes se lisent sur les écrans des hippodromes et des applications de paris.
- Pour connaître une cote, la demander ou la lire en clair plutôt que d'en deviner le geste.